Les Machines du Diable

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Vroum Vroum, Pan Pan et Boum Badaboum ! Tels semblent être les seuls sons trouvant écho dans la caboche du regretté Jack Starrett, dont la passion pour les coups de semonce et les grosses cylindrées ne pouvaient que le tracter sur les sièges des Machines du Diable, péloche explosive s’il en est !

 

 

Même si l’avis que l’on a de Crocofilms commence à tenir de la rengaine, il est de plus en plus difficile de se voiler la face : certes, l’éditeur est critiquable sur de nombreux points, mais il n’empêche que sans lui, une bonne partie du cinéma d’exploitation des années 70 et 80 resterait sans existence physique dans nos contrées. Pas sûr que ses confrères, aussi estimables soient-ils, auraient pensé à sortir un jour un double-DVD réunissant Les Machines du Diable et L’Echappée Sauvage, qui plus est pour dix petits euros. On me rétorquera que dix boules pour des éditions à la qualité et à la légalité variables, cela peut faire cheros ; reste que le collectionneur est bien heureux de pouvoir ajouter certaines raretés à sa collection. A plus forte raison lorsque le travail est bien foutu, comme c’est le cas ici : rien à redire sur le master utilisé pour Les Machines du Diable, propre et sans défaut apparent pour qui n’a pas fait des études dans la restauration de vieilles bandes ou mate ses dernières acquisitions à la loupe. Et puis quand bien même le tout aurait le coloris d’une VHS trop longtemps plongée dans une bassine de pisse, le principal resterait le film en lui-même. Bonne pioche, ce The Losers (titre original) sorti en 1970 fait justement partie de ces virées que l’on ne risque pas de regretter, ce que toute personne s’étant un jour penchée sur le cas Starrett ne sait que trop bien. C’est d’ailleurs tout un cinéma à redécouvrir que celui du moustachu qui tortura John Rambo dans First Blood, fait de mâchoires serrées, de vieux flingues crachant la poudre sur des corps voués à chuter dans la poussière, et de grosses bécanes conduites par des mauvais garçons. Autant dire qu’en la matière, The Losers fait effet de parfaite synthèse puisqu’il contient tous ces éléments, et bien plus encore…

 

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Ca ne va pas fort au Vietnam pour le Sergent Winston (John Garwood) et le Capitaine Jackson (Bernie Hamilton), deux soldats envoyés par l’Oncle Sam dans l’enfer vert et qui ont vu l’un des leurs, visiblement un employé de la CIA, se faire capturer par les Viêt-Cong. Retenu prisonnier dans un campement particulièrement bien protégé, ce gradé dont certains attendent le rapport semble être enfermé dans une infranchissable forteresse, et de nombreux engagés se sont fait percer le cuir en tentant de le récupérer. Pour Winston, une seule solution s’impose : sortir de taule cinq hommes de guerre mis au trou pour mauvais comportement et les équiper de motos trafiquées et surarmées pour une mission tenant du suicide. Si les retenus sont volontaires, sans doute très heureux de pouvoir quitter leur cellules, les former ne sera pas pour autant facile comme une partie de Puissance 4. Plutôt du genre réfractaires à toute autorité, le charismatique et leader Link (William Smith), le boiteux Clopin (Paul Koslo), le brutal Denis (Houston Savage), le hippie Speed (Eugene Cornelius) et le romantique Duke (Adam Roarke) ne sont pas franchement des choristes de Marc Lavoine. Vestes en jeans, croix gammées sur les casques, cheveux gras, bedaines de sangliers, du shit au petit dej’ en écoutant Hawkwind à fond et une fâcheuse tendance à rouer de coups enfants et mamans, cette fine équipe refuse pour une bonne partie d’obéir aux ordres du pauvre Jackson leur servant de nourrice, préférant s’envoyer en l’air avec des prostituées, se découvrir des romances ou se bastonner en rue. Et tout cela alors qu’ils sont aux portes d’un ennemi pas franchement du genre à leur envoyer des bonbons Haribo pour leur souhaiter la bienvenue… L’esprit Born to be Wild transporté sur le champ de bataille, en somme, et le but de Starrett était à l’évidence de mixer les genres. Les Machines du Diable est donc au carrefour de la bikesploitation et du film de guerre, permettant à son auteur de balancer un petit message sur la liberté espérée par quelques beatniks n’ayant jamais aspiré à dézinguer de l’Asiatique, tout en offrant au public une pure bobine d’action fleurant bon le napalm.

 

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N’étant pas pressé et préférant bien poser ses personnages et enjeux, Jack Starrett décide de repousser au plus tard sa grosse séquence explosive. Bien sûr, il ouvre The Losers sur une embuscade permettant aux Vietnamiens d’arroser quelques ricains de plomb, et il saupoudre sa longue présentation entre le public et sa drôle d’escouade de rixes à mains nues (ou avec des palmiers déracinés !). Mais que l’on ne s’y trompe pas : certes, cela calmera temporairement une audience venue avec des rêves de déflagration plein la tête, mais ça permettra surtout au metteur en scène et à son scénariste Alan Caillou (blase rocailleux également derrière le stylo pour l’arachnéen L’Horrible Invasion) de ne pas idéaliser ses personnages principaux. Si certains laissent éclore un romantisme exacerbé (Duke et sa dulcinée qu’il veut ramener au pays, Clopin et sa beauté engrossée puis abandonnée par le Capitaine Jackson), Speed et surtout Denis sont présentés comme des têtes creuses, ne pensant qu’à picoler, niquer tout ce qui bouge et cogner tous les visages leur semblant déplaisants. Au point que Denis n’hésitera pas à tabasser une gérante de bar/bordel ou à faire cracher du sang à un gamin. Plus que de rendre sa brigade très spéciale attachante, le réalisateur du phénoménal La Course contre l’Enfer désire souligner leur humanité dans tout ce qu’elle a de plus complexe, à la fois lumineuse et ténébreuse. Si certains regretteront la longueur de cette première partie (dans les cinquante minutes, tout de même), ils en comprendront cependant le sens lors du final. Bien sûr, ça envoie la sauce piment bien comme il faut et les fameuses carlingues modifiées font péter tant de cabanons que l’on se demande si Starrett ne veut pas lancer un nouveau sport olympique. Rien à redire formellement, le Jack sachant emballer une scène de guerre, plaçant les ralentis là où il faut et n’hésitant jamais à mettre en valeur les plaies ensanglantées de tous les malheureux transpercés par une pluie de bastos.

 

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Reste que son plus beau tour de force aura été de nous impliquer plus que nous ne le serions dans un actioner classique. D’abord, en sacrifiant l’un de ses antihéros quelques secondes avant l’assaut terminal, le gazier nous rappelle que nos routards risquent la mort pour de vrai et ne sont pas comme ces stars pour adolescentes en chaleur à la Tom Cruise, capables de survivre à trois bombes atomiques et quatre chutes soi-disant mortelles sans se décoiffer. The Losers parvient donc à tenir le difficile jeu d’équilibriste lui permettant de rendre la violence séduisante tout en rappelant sa cruauté, les Hell’s Angels dans la précipitation et leur volonté de ne pas faire de quartier n’hésitant pas à tirer sur d’innocents enfants. L’héroïsme, Starrett n’en veut pas, et c’est dans le même ordre d’idées qu’il ramène les survivants de son assaut à leurs vieilles habitudes, ceux-ci fumant de l’herbe avant de tenter de s’échapper, hilares. Tout un art dans le contraste… Et un vrai cri de guerre servant d’ode à la liberté d’être attifé comme on le souhaite, de bourlinguer à sa guise, sans se plier à une armée castratrice. Mais si l’ambiance semble être au positivisme, cela ne dure qu’un temps, le pessimisme revenant frapper à nos portes avec la finesse d’un rhinocéros, la cible à extraire du camp de la mort n’étant autre qu’un fieffé salopard incapable de se montrer reconnaissant envers ceux qui risquent, ou donnent, leur vie pour la sienne. Laissant les dernières notes positives à d’autres, l’opération se clôture d’ailleurs sur un best-of de tous les guerriers ayant rendu leur dernier souffle pour que ce gratte-papier se pensant au-dessus de tous puisse retourner chez lui, bien au chaud. Pas franchement jovial, et le procédé fait l’effet d’un coup de poing américain dans la mâchoire, nous retournant le cervelet et nous laissant groggy durant quelques instants, les yeux dans le vague alors que défile sous nos yeux ébahis le générique. Y’a pas à dire, pour un film de losers, Les Machines du Diable a sacrément la gagne…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Jack Starrett
  • Scénario : Alan Caillou
  • Producteur: Joe Solomon
  • Titres: The Losers
  • Pays: USA
  • Acteurs: William Smith, Paul Koslo, Adam Roarke, Bernie Hamilton
  • Année: 1970

4 comments to Les Machines du Diable

  • M. Bizarre M. Bizarre  says:

    Un peu surpris de voir un chroniqueur qui n’hésite pas à balancer (parce que faut dire, comme le milieu est petit et qu’on se connait tous, on est vite des gros lèches culs pour éviter les problèmes, avant de bitcher par derrière), mais le constat est là: dans certains cas, quand c’est la seule version possible, on crache pas (trop) dans la soupe. (même si ils pourraient faire des efforts, merde !)

    Et du coup je pense que celui-ci est totalement dans mes cordes. Je le ciblerai dès que j’en aurais l’occasion, étant un gros fan du genre « mission suicide par une bande de salopards ».

  • Roggy  says:

    Jack Starrett semble vraiment fasciner par les motos ! surtout quand on se souvient de « La Course contre l’Enfer ». Encore un à ajouter à la liste 🙂

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