Vaudou

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Sacré Jacques Tourneur ! Alors que bien des façonniers du bis auraient utilisé le thème du vaudou pour anticiper la mode des Sex Dolls, le Français préfère se servir de ses zombies pour donner vie à une véritable love story. Et, accessoirement, à un pur classique du fantastique.

 

 

Eh non, le fantastique et l’épouvante n’étaient pas l’apanage de la Universal, ni de quelques studios sans le sou donnant dans la Série B dépouillée. Ainsi la RKO, à qui l’on devait tous types de films, se pencha largement sur les thématiques graisseuses, sortant de sa cage King Kong, organisant les fameuses Chasses du Comte Zaroff, retournant les tombes pour le bien du Récupérateur de Cadavres ou en vidant la litière de La Féline de Jacques Tourneur. C’est d’ailleurs à ce dernier que le producteur Val Lewton (un ami des matous puisqu’on lui doit également Cat People et The Leopard Man) remet le script de I Walked with a Zombie, ou Vaudou dans nos vallées. Pas un petit projet puisqu’il fut écrit par le talentueux Curt Siodmak (les Universal Monsters Le Loup-Garou, Le Retour de l’Homme Invisible,…), puis retouché par Ardel Wray (The Leopard Man, Isle of the Dead) sur base d’un article populaire, « I Walked with a Zombie » d’Inez Wallace, et le livre Jane Eyre de Charlotte Brontë, classique de la littérature se penchant sur la moralité religieuse. Notons d’ailleurs que c’est plutôt le roman qui servira de charpente au long-métrage, Lewton n’appréciant guère l’article de Wallace, dont il sera malgré tout forcé de reprendre le titre, les pontes de la RKO l’y obligeant. Pas bien grave, d’autant que Tourneur accepte bien évidemment de donner une vie pelliculée au projet, l’artiste venu de la future Macronie étant de ces hommes providentiels capables de vous tourner un postulat de B Movie en une belle et sombre poésie. Je vous le donne en mille, ça ne loupe pas avec Vaudou, alors appelez le Baron Samedi, posez un boa sur vos épaules et enfarinez-vous la gueule, on va jouer du tam-tam autour du feu…

 

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A la recherche d’un emploi où faire son nid, la jeune et jolie Betsy Connell (Frances Dee), infirmière de son état, accepte de quitter son enneigé Canada pour les Caraïbes, où elle est engagée par Paul Holland (Tom Conway). Riche propriétaire d’une plantation de sucre, il est également un mari malheureux, son épouse Jessica (Christine Gordon) étant dans un état végétatif depuis une vilaine fièvre. Si elle peut toujours marcher, elle ne semble plus dans le même monde que son compagnon et sa famille, n’ouvrant plus la bouche et laissant son regard livide se poser au hasard sur des paysages ensoleillés qu’elle ne semble plus voir. A qui la cause ? Selon la croyance populaire et les rumeurs, Jessica aurait voulu partir avec le frère de Paul, Wesley (James Ellison), ce que n’aurait pas apprécié son époux, dès lors accusé de l’avoir rendue foldingue… A Betsy, follement amoureuse de Paul, de délier le vrai du faux, notre nurse se demandant même si le vaudou, pratiqué dans les champs non loin de la demeure des Holland, n’y serait pas pour quelque-chose dans l’état de Jessica. Film à mystères, romance, horreur, à travers Vaudou, Tourneur ne choisit aucun camp et décide plutôt de les mêler. Ainsi, il y aura comme une douce odeur de rose au départ, Betsy tombant sous les charmes, pourtant rares, d’un Paul des plus sinistres, dont les conversations ne semblent tourner qu’autour de la laideur du monde qui l’entoure et de la mort qui plane au-dessus de lui. Joyeux… Sans doute un peu goth avant l’heure, Betsy craque néanmoins pour la franchise du bonhomme, pour son aspect tragique. Voire pour sa dangerosité ? Après tout, Wesley, jeune frangin accusant Paul pour le mental brisé de Jessica, n’a de cesse de rappeler à la nouvelle venue que c’est son ainé qui est à l’origine du mal. Il se dit en effet que le cocufié serait un manipulateur de génie, capable de vous mettre la cervelle de travers en quelques tirades, et que le choix de ses mots aurait perturbé la blafarde blonde. Pointu comme triangle amoureux, dans lequel s’engage notre rêveuse héroïne, si accrochée à son Paul qu’elle décide de faire revenir à elle celle que tout le monde désigne comme une victime. Seule la mère des deux frérots voit en Jessica une démone à gueule d’ange, persuadée que la beauté savait que son seul physique entrainerait une zizanie sans nom au sein du clan Holland… Pari gagné, si tel est le cas.

 

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De ce début d’intrigue mi-sentimentale, mi-policière (savoir pourquoi Jessica a grillé un fusible constitue tout le nœud de l’affaire, à cet instant), Vaudou s’éloigne dans sa deuxième moitié, lorsque Betsy découvre que les indigènes s’adonnent à la sorcellerie lors de soirées endiablées. C’est bien évidemment à partir d’ici que le film prend son envol : déjà fort plaisant et même intrigant de pas son aspect romanesque, la promenade avec un zombie devient soudainement puissante, enveloppée dans une poésie que seul le noir et blanc semble pouvoir offrir. Persuadée qu’elle pourra rendre un ciboulot fonctionnel à la fiancée de celui qu’elle aime, pour lequel elle est donc prête à sacrifier son propre bonheur ; Betsy décide de s’enfoncer avec Jessica dans la partie la plus sauvage de l’île, et ce sur les conseils d’une de ses domestiques. Et la courageuse demoiselle de s’engouffrer dans des feuillages servant de porte vers l’autre monde… Et quel autre monde ! Si l’univers dans lequel nos deux héroïnes s’enfoncent reste bel et bien le même qu’auparavant, les règles qui le régissent semblent bouleversées, les lois réécrites. Onirique en diable, la ballade au pays des défunts offrira à ses randonneuses un arbre où est pendu un animal éventré, divers crânes de buffles disséminés ici et là, un labyrinthe de branchages et, last but not least, Carrefour. Divinité pour les uns, mort-vivants aux yeux des autres, ce grand noir au regard vitreux n’est autre que le gardien des lieux, un inquiétant et taiseux colosse, un monolithe d’ébène présent pour empêcher les indésirables de se frayer un chemin jusqu’aux festivités placée sous le signe de l’occulte. Et éventuellement pour ramener dans le Styx un éventuel poisson sorti de l’eau par erreur…

 

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Planté à son poste de garde, à la frontière des réalités, Carrefour inquiète par sa stature, son aspect mythologique : depuis combien de temps est-il là ? Est-il réellement un dieu tel que le prétendent certains ? Et lorsqu’il se décide à faire quelques pas, le voilà devenu effrayant de par son but, soit s’infiltrer chez les Holland pour en repartir avec l’endormie maîtresse des lieux. Et le petit coin de paradis de soudainement se transformer en morgue ensoleillée, le sable fin et les palmiers semblant cacher un cimetière dont les tombes n’ont de cesse de s’ouvrir pour laisser s’échapper une mort calme et tendre. Jamais réellement menaçant, mais toujours angoissant, Carrefour fait partie de ces grands oubliés parmi les icones de l’effroi, de ces figures méritant cent fois de trôner avec la créature de Frankenstein et la sole meunière pêchée au lac noir. Tourneur sait d’ailleurs en tirer le meilleur parti, le filmant dans la pénombre lorsqu’il siège aux portes de limbes frénétiques, ou usant justement de son ombre lorsqu’elle se dessine sur le mur des quartiers de Betsy. Effet garanti. Mais si le Jacques sait comment user de ce monstre dont on ne sait que peu de choses, il semble également s’amuser du malaise que distille Jessica. Le trait pincé, le regarde perdu laissant parfois transparaître une once de supériorité, on devine la fille hautaine qu’elle a pu être. De grande dame, elle est passée au stade de meuble embarrassant, à côté du quel ne peut naître que la mésaise. Voire la peur, comme lorsque Betsy la découvre dans une tour sombre, s’avançant vers elle, d’un pas silencieux. Belle idée, d’ailleurs, de la part de Siodmak et Wray (qui ne se sont jamais rencontré, le second prenant le relais du premier sans avoir discuté avec lui de la direction que doit prendre Vaudou) que d’avoir fait de la demoiselle en danger une figure aussi lugubre. On reconnaîtra d’ailleurs ici un refus de céder à tout manichéisme.

 

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Dans le même ordre d’idée, Tourneur ne semble guère décidé à se résigner à une hypothèse plus qu’une autre quand à l’état de Jessica, ou tout du moins à ne pas fermer toutes les portes. Ainsi, si l’on voit clairement certains pratiquants de la sorcellerie tenter de l’envouter et la contrôler à distance, et que la mère des Holland avoue avoir placé une malédiction sur elle, le doute persiste quant à sa nature de morte-vivante, Paul avouant à demi-mot avoir été si dur à son égard qu’elle aurait très bien pu dégringoler dans la démence. Difficile d’être catégorique quant à I Walked with a Zombie, film passionnant de par sa nature indécise. Tourneur ne donne dès lors pas plus de crédit aux autochtones qu’aux médecins, les uns semblant trop sûrs de leurs croyances, qu’ils suivent aveuglément, tandis que les autres souffrent d’une fermeture d’esprit castrant leurs jugements. Et si une chose est certaine à la vision de Vaudou, et une seule, c’est que les personnages sombrant et devenant finalement des zombies, sont toujours ceux en proie à la dépression, et peut-être même à la culpabilité. Après tout, Paul et sa clique ne sont-ils pas les descendants d’esclavagistes, dont la figure de proue de leur mythique embarcation trône dans leur magnifique jardin, transpercée par des flèches ? Jolie image d’ailleurs que celle-ci, nouvelle preuve, s’il en fallait encore une, de la fragilité des Holland, tenaillés entre leur grandeur passée (ils transforment la figure de proue en une statue à la valeur honorifique) et leur autopunition (la flèche, évidemment). De nombreux symbolismes aidant bien à créer un univers tangible et passionnant, extrêmement soigné alors qu’il aurait pu se résumer à l’amitié par-delà la vie entre deux rivales en amour. Deux jeunes demoiselles aux caractères opposés qui, une nuit, ont passé l’une des failles de l’au-delà.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Jacques Tourneur
  • Scénario : Ardel Wray et Curt Siodmak
  • Producteur: Val Lewton
  • Titre: I Walked with a Zombie
  • Pays: USA
  • Acteurs: Frances Dee, Tom Conway, James Ellison, Edith Barrett
  • Année: 1943

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