L’Ascenseur

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Prendre un objet ou un lieu de la vie de tous les jours et en faire une menace mortelle, c’est quasiment un sport dans le milieu du fantastique sentant bon les viscères à la béarnaise. Et Dick Maas est définitivement un champion dans la catégorie, lui qui fit d’Amsterdam le terrain de jeu d’un plongeur meurtrier et transforma la figure de Saint Nicolas, dont tous les enfants espèrent la venue, en un cruel boogeyman. Son plus beau fait d’arme ? Sans doute la phobie des ascenseurs qu’il aura refilée à toute une génération de spectateurs.

 

En bon artisan de la Série B qu’il est, le Néerlandais Dick Maas sait fort bien qu’une bonne idée permet bien souvent de transcender une péloche au maigre budget, d’attirer l’œil du public. Quoi de mieux, d’ailleurs, que de lui proposer un détournement de son quotidien ? De changer la vision qu’il peut avoir de son paysage habituel ? Steven Spielberg avait déjà prouvé l’intérêt de la méthode avec ses Dents de la Mer, rendant la plage soudainement moins attractive aux yeux des vacanciers venus se dorer les abdos sur le sable fin. Les animaux ayant quasiment tous été passés à la moulinette horrifique en ce début des années 80 (ce qui ne l’empêchera pas, 30 ans plus tard, de lâcher les lions dans la nature pour son Prey), le futur réalisateur d’Amsterdamned décide en 83 de planter sa caméra dans L’Ascenseur. Pas du genre commode, voire même carrément vicieux, celui-ci aura tôt fait d’envoyer les malheureux désirant éviter la cage d’escalier six pieds sous terre. Après qu’un groupe d’amis y frôle l’asphyxie en revenant du restaurant, que plusieurs employés d’un grand bâtiment soient décapités ou jetés dans le vide par le placard mouvant, le réparateur Félix Adelaar se met à enquêter sur cette cabine infernale. Enquête est d’ailleurs le maître mot de ce second effort longue durée du Dick, qui a la bonne idée de s’éloigner du tout-venant du genre en structurant totalement son récit comme un véritable film policier.

 

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Ainsi, s’il n’évite pas quelques clichés, comme le supérieur refusant d’écouter Félix ou les œillères d’un inspecteur trop étroit d’esprit, Der Lift comme on le nomme dans son pays d’origine préfère délaisser les attributs habituels du genre. Alors que Christine ou Enfer Mécanique utilisaient le surnaturel pour justifier les agissements de leurs carrosseries damnées – soit dotées d’une personnalité propre et jalouse, soit pilotées par le diable – Maas se jette dans une intrigue plus terre-à-terre, voire complotiste. Félix s’en rend compte peu à peu : si l’ascenseur est déglingué, ce n’est pas parce que la foudre lui a grillé un fusible, mais tout simplement parce que ses constructeurs ne sont pas tout blancs. Si cette donnée semble ne pas payer de mine, et qu’au fond que ce soit pour une raison ou une autre la machine commet les mêmes actes homicides, elle modifie néanmoins le rythme du film par rapport à celui de ses petits voisins. Alors que dans tout film d’horreur animalier qui se respecte (et ses dérivés mécaniques, qui reprennent généralement les charpentes des péloches à la faune excitée) la cadence est menée par les attaques ou découvertes des corps, c’est ici Félix qui semble donner le tempo en farfouillant à gauche et à droite. Souvent spectateurs de leur propre drames, les protagonistes principaux attendent en effet que la créature réapparaisse ou tue une nouvelle personne, alors que L’Ascenseur envoie très vite son héro dans la gueule du loup pour lui permettre d’en inspecter tous les recoins. Un peu obligé tout cela, puisque contrairement à un squale mangeur de nudistes repartant dans ses abysses une fois son déjeuner avalé, le badguy reste ici constamment au même endroit, est toujours localisé. Il est dès lors obligatoire pour Maas de faire de Félix une figure entreprenante, fonçant vers un danger qui ne peut de toute évidence jamais venir à lui. Pour le meilleur, d’autant que le réalisateur a la bonne idée de ne pas multiplier les points de vue : si la femme de Félix (qui le soupçonne d’une infidélité illusoire), une journaliste et quelques habitants de l’immeuble viennent faire acte de présence, c’est plus pour les utiliser comme des satellites tournant autour du noyau Félix, quasiment seul face à sa Némésis.

 

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Parler de duel de cowboys entre le réparateur et l’ascenseur ne serait pas exagéré, tant le premier semble en faire une affaire personnelle, tandis que le second donne l’impression de s’amuser des allées et venues du petit Sherlock. Visiblement capable d’occire n’importe qui, pour peu que sa proie passe non loin de ses portes de fer, l’élévateur laisse Félix aller à sa guise, l’épargnant dans chacune de ses investigations. Une certaine incohérence au vu du tempérament franchement cruel de l’engin, capable de tendre un piège crapuleux à un aveugle, mais aussi un bon moyen de créer un lien entre le héros et son adversaire mutique. C’est peut-être là l’un des plus beaux mérites de Maas sur L’Ascenseur : être parvenu à insuffler une véritable personnalité à ce qui n’est guère plus qu’une boîte métallique passant d’un étage à l’autre, au gré de la volonté de ses passagers. Pratique pour donner un peu d’épaisseur à un final voyant Félix se glisser dans les entrailles de la bête, provocatrice mais étonnamment peu dangereuse. Du moins jusqu’à ce que l’homme s’approche de son cœur, qu’elle ne voudrait voir perçé… Plutôt pas mal, comme mythologie, pour ce qui n’était prévu que pour être un petit B de plus dans le monde déjà embouteillé du cinoche fantastique. Maas fait d’ailleurs du fort bon boulot, et si le maigre budget auquel il est tenu l’empêche de déployer une certaine dynamique (ce n’est pas vraiment du Sam Raimi des débuts, quoi), cela finit presque par profiter au film, voire à coller à son atmosphère quasiment déprimante et toute européenne. L’univers de Der Lift est en effet plus gris que le scrotum de Michael Jackson, le soleil ne semblant jamais pourfendre les nuages des Pays-Bas, tandis que les vivants s’amassent dans de hautes bâtisses aux teints de morts. D’autant moins joyeux que les personnages ne sont pas non plus de grands rigolos : les constructeur du fameux ascenseur sont loin d’être des génies du crime et semblent plutôt vivre dans la peur, tandis que la petite famille de Félix ne baigne pas dans le bonheur. Sa femme semble fatiguée de ses enfants, un garçonnet trop bruyant et une gamine ne posant que des questions d’ordre sexuel lorsqu’ils sont à table, et se laisse influencer par l’une de ses amies, persuadée que Félix la trompe avec une autre.

 

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Notre preux chevalier parti chasser le dragon d’acier n’est d’ailleurs pas beaucoup plus souriant, ne montrant d’intérêt pour absolument rien : lorsqu’il répare le jouet de son fiston ou discute avec son épouse, cela semble plus être par devoir familial que par réelle envie. A vrai dire, sa seule passion semble être le mystère entourant l’ascenseur, probablement la seule manière qu’il a de sortir un peu de sa torpeur, de vivre une aventure, aussi mortelle puisse-t-elle se révéler. D’ailleurs, les portes rouges de l’ascenseur ne sont-elles pas la seule chose colorée de cette ville terne, de cette pâle existence ? Si de nos jours Dick Maas semble regretter de ne pas avoir tourné son modeste classique aux Etats-Unis, c’est clairement à tort tant L’Ascenseur profite la morosité batave, qui lui confère une âme bien à lui. Et tout cela sans se la jouer arty ou prétentieux, le spectacle étant assuré avec multiples pendaisons, têtes arrachées et autres corps retrouvés livides. Der Lift, le parfait pont entre un divertissement horrifique bien tenu et une patine européenne ne se refusant pas de fond ? Yep, et on connait pas mal de bandes actuelles qui feraient bien de s’en inspirer, tiens…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Dick Maas
  • Scénario : Dick Maas
  • Production : Matthijs van Heijningen
  • Titres: Der Lift
  • Pays: Pays-Bas
  • Acteurs: Huub Stapel, Willeke van Ammelrooy, Josine van Dalsum
  • Année: 1983

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