Névrose, le chute de la maison Usher

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Si les voies de Jess Franco sont impénétrables, que dire de celles d’Eurociné ? Alors que le réalisateur hispanique s’était déjà fendu d’un produit fini très, mais alors très particulier, les Weinstein Brothers français que sont les frères Lesoeur ont tout fait pour compliquer encore plus l’aventure Névrose. Et comme bien souvent, personne n’en est sorti gagnant…

 

 

 

Qui s’est renseigné sur Jess Franco, même légèrement, sait fort bien que son inspiration, le cinéaste la puisait largement dans les plaisirs les plus anciens. Les Universal, le fantastique à l’allemande des années 20, la littérature populaire, notamment celle d’Edgar Wallace,… Pas une surprise dès lors de découvrir que le bon papa de La Comtesse Perverse décida un beau matin de rendre hommage au romantisme de caveau porté par Edgar Allan Poe au travers d’El Hundimiento De La Casa Usher. Soit L’Affaissement de la Maison Usher, ralliement explicite à l’un des écrits les plus connus du maître incontesté de la poésie macabre. Un film de cœur pour Mister Franco, comme le dit Alain Petit dans son ouvrage de référence sur le réalisateur, Les Prospérités du Bis ; comprendre une œuvre lors de laquelle le Jesús fit ce qu’il voulait, ne se souciant guère des conventions et ne se fiant qu’à son seul instinct, sa seule sensibilité. En résulta bien évidemment une véritable pelloche artistique, si inclassable que les festivals tentant de la diffuser en arrivèrent à demander à Franco lui-même dans quel genre ils devaient l’étiqueter. Pour Franco, c’est simple : ces quelques nuitées dans la maison à la lignée maudite s’apparentent bien évidemment au cinéma gothique, à l’hommage à Poe. Et ce quand bien-même son scénario n’entretient que peu de rapports avec le texte d’origine, auquel n’est emprunté que le patronyme Usher et la destruction progressive d’une demeure liée à la psychologie de son habitant. Mais ce qui est évident pour le réalisateur de Bloody Judge l’est moins pour le reste du monde, et les Espagnols finissent par demander au metteur en scène d’accentuer la violence du métrage, trop éloigné du genre horrifique en l’état. Bien que ce soit à regret, le maestro se pliera à ces exigences et enverra sa star habituelle, Howard Vernon, trucider la veuve et l’orphelin, Franco jugeant sans doute qu’il est préférable qu’il s’occupe des modifications lui-même plutôt que de les laisser à n’importe qui. N’empêche que ces reshoots constituent une première trahison envers sa vision d’origine, bien que cette traîtrise reste bien gentille en comparaison de celle des Français d’Eurociné. Affolés par le résultat final, les frères Lesoeur décident en effet de modifier la trame de Névrose, La Chute de la Maison Usher, et ce de fond en combles pour rendre aussi commercial que faire se peut cet objet bis non-identifiable. Nous sommes en 1982 et Franco sait fort bien que, là aussi, s’il ne se charge pas lui-même d’apporter les modifications voulues, les frangins embaucheront quelqu’un de susceptible de saccager encore plus salement son travail, comme Jean Rollin le fit avec Une Vierge chez les Morts-Vivants. Et le Jess de retourner au turbin sous l’impulsion des Lesoeur, qui vont finalement sortir un film de cœur brisé…

 

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Car plutôt que de faire tourner à leur réalisateur vedette de nouvelles séquences gore et par extension vendeuses, les frérots ont l’idée de génie (du moins dans leur esprit…) de lier Névrose au plus gros succès de Franco : L’Horrible Dr. Orlof. Pas bien compliqué, après tout, puisque les deux films se partagent la même tête d’affiche, un Vernon par ailleurs montré comme un être passablement givré dans les deux métrages et tourmenté par ses problèmes de famille. Dans Orlof, il désirait redonner un visage humain à sa fille défigurée ; dans Névrose tel que Franco l’a imaginé au départ, le voilà changé en un Usher coupable de la mort de son épouse, dont le fantôme continue d’hanter la bâtisse. Pas question de s’en tenir à ça pour les Lesoeur, qui iront repêcher des séquences entières dans le cabinet du Dr. Orlof, ouvert vingt ans plus tôt, pour combler les trous (et s’offrir des flashbacks gratuits rallongeant la sauce, of course) tout en demandant à Franco de shooter de nouvelles scènes. C’est qu’il manque quelques ingrédients importants vu dans Orlof là-dedans, à savoir la fille du savant fou mais aussi et surtout Morpho, assistant borgne doté d’un œil énorme et véritable figure indispensable de Gritos en la Noche. Et la rage au ventre et des larmes plein les paupières, Franco s’exécute, sachant fort bien qu’il ne sortira rien de bon de ce mariage contre-nature, de cette incursion forcée de l’univers Orlofien dans celui de Névrose… Il a d’ailleurs bien raison de s’inquiéter, Eurociné n’étant pas du genre à faire dans le détail lorsqu’il s’agit de ruiner tout ce qui se trouve sur le chemin, notamment en se fendant d’un doublage français tout simplement honteux. D’une part parce qu’il convie les habituels doubleurs sous calmants que l’on n’a que trop souvent croisés dans le bis hexagonal, ensuite parce qu’ils rendent incompréhensible une intrigue sans doute déjà fort brumeuse à la base. Tout débute par l’arrivée au manoir Usher (ou plutôt à la forteresse Usher, vu la tronche des lieux) du jeune (et coiffé comme Aymeric Caron) Alan Harker, incarné par un Antonio Mayans déjà présent dans L’Abime des Morts-Vivants. Selon lui, Usher lui aurait envoyé une lettre le conviant dans ses quartiers, ce dont le vieil homme ne semble pas se souvenir, prétendant même ne pas connaître d’Alan Harker. Il faudra que ce dernier insiste en assurant qu’il fut l’un de ses élèves pour que le très lunatique Usher reconnaisse le garçon, clamant désormais qu’il lui avait envoyé un courrier. Pas crédible un seul instant, mais c’est ça aussi, Eurociné… Reste qu’après avoir été moqué pour sa barbe (« Je ne vous avais pas reconnu à cause de votre barbe ! Les étudiants sont si stupides… » lui balance ni vu ni connu le brave Howard), Harker s’installe sur place, rencontrant notamment la jeune épouse d’Usher, Maria (Lina Romay, toujours toute en sexualité). La différence d’âge entre les deux êtres est d’ailleurs telle que le maître des lieux s’inquiète quant à la jouissance de sa femme, persuadé que son corps décrépi ne peut plus lui apporter un plaisir qu’elle irait peut-être chercher chez les valets de chambre !

 

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Et quand il ne se laisse pas tourmenter par sa jalousie ou par le fantôme (peu présent dans cette version française du récit) de son épouse, Eric Usher passe tout son temps dans ses sous-sols où, avec un Morpho au maquillage absolument ridicule (et interprété par un Olivier Mathot habitué des méthodes Eurociné), il fait des transfusions à sa fille Melissa (Françoise Blanchard, pour sa part une copine de Jean Rollin), qu’il garde en vie depuis des décennies. Agée de 75 ans, elle en paraît en effet 20 ! Evidemment, cette cure de jouvence n’est pas sans prix et son hémoglobine, Eric l’obtient en gardant captives de pauvres jeunes filles… Difficile de savoir par où commencer face à pareil film, véritable escalier en colimaçon sans rampe, dans lequel Franco et les Lesoeur nous font dégringoler d’un coup de pied dans le derrière. Aucune prise n’est laissée au spectateur, emporté dans une spirale folle et sans fin, tout entière dédiée à la folie d’un Howard Vernon passant d’une humeur à l’autre, aussi schizophrénique que le film dans lequel il se débat. Et dans la bouche duquel on glisse par ailleurs des dialogues quelquefois réussis (un monologue parcouru de quelques fulgurances), mais souvent cons, imaginés sur le tas pour essayer de créer un semblant de logique chez un être qui n’en a justement pas. En tentant d’implanter une cohérence et une structure scénaristique dans ce qui tient plus du poème que du film à proprement parler, Eurociné a donné naissance à un bâtard difforme, aussi incapable de générer une excitation en tant qu’œuvre d’exploitation (il n’y a ni cul, ni violence, ou si peu !) qu’il est ridicule en tant qu’essai artistique. Allez donc percevoir de l’art – et il y en a ici, comme le rappellent certains plans très inspirés ou quelques idées, comme ces fantômes venus danser autour d’Usher – alors que le doublage, l’écriture, en bref le traitement entier fait par les producteurs, est fin nul ! Dommage, trois fois dommage, tant la base semblait saine et intéressante, et on ne peut que conseiller de plutôt tenter la version espagnole, forcément meilleure que ce gloubiboulga impossible à digérer.

 

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Pire, Névrose commet l’ultime outrage en se permettant d’offrir un nouveau doublage aux parties empruntées à L’Horrible Dr. Orlof, histoire de faciliter les liaisons entre les deux métrages. Et le classique de 1962 de subir une dégradation à son tour, laissant l’impression que des humoristes sont venus plaquer des vannes sur la bisserie, façon Groland… C’est sûr, c’est pas avec ça que les détracteurs du réalisateur du Sadique Baron Von Klaus vont changer leur fusil d’épaule et arrêter de viser le pauvre Espagnol, ici peu à son avantage. Reste néanmoins quelques belles images, ce dont on ne doute jamais venant de Franco, ici bien loti puisque ses décors naturels répandent une beauté triste et froide, collant au mieux avec l’ambiance générale, avec la décrépitude d’un homme et de son univers tout entier. Alors on va y picorer les rares bonnes graines, dans cet univers, en essayant d’oublier les Morpho de kermesse et tout ce qui s’y rapporte, cela vaut mieux. N’empêche qu’il ne reste plus grand-chose, du coup….

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Jess Franco
  • Scénario : Jess Franco
  • Production : Jess Franco, Marius et Daniel Lesoeur
  • Pays: France, Espagne
  • Acteurs: Howard Vernon, Antonio Mayans, Lina Romay, Olivier Mathot
  • Année: 1982

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