Bone Tomahawk

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Dans la vie, il y a les glandeurs et les mecs construits sans freins, incapables de s’arrêter ne serait-ce qu’une demi-seconde. S. Craig Zahler est définitivement de la deuxième catégorie, lui qui joua du metal au sein de Realmbuilder, écrit des livres, envoie des scénarios un peu partout et s’est donc lancé dans la réalisation de Bone Tomahawk. Et contre toute attente cette petite production permettant à Kurt Russel de se retrouver dans un bon western (rigolez pas, le pauvre a tout de même tourné avec Tarantino…) prend, elle, tout son temps…

 

 

 

On n’est jamais mieux servi que par soi-même et ça, Craig Zahler le sait mieux que quiconque, ce cowboy se sentant forcé de passer à la réalisation pour que ses écrits soient enfin propulsés à l’écran. Certes, on lui devait le scénar’ de l’excellent The Incident, sans doute le meilleur film d’horreur moderne réalisé par un Français, mais la fin ayant été modifiée, le Craig est comme de juste ressorti de cette expérience avec sale un arrière-goût en bouche, jugeant du coup le résultat tout juste correct. Un peu dur, mais lorsqu’on est peiné… N’empêche qu’à force de voir ses récits en rester à l’état de mots encrés, Zahler prend le bison par les cornes et parle à son agent/producteur de la production d’un film d’horreur à budget réduit, sachant sans doute que l’on ne confiera jamais 25 millions à un type faisant son tout premier film. Son agent le recentre plutôt sur le western, ce qui convient d’ailleurs fort bien au jeune créateur, qui a justement écrit plusieurs romans se déroulant dans le Far West. Le pays des cailloux, il connait donc bien et s’il pense un temps adapter pour le cinéma l’un de ses bouquins, il se ravise finalement et décide de se lancer dans le relativement original Bone Tomahawk. Relativement parce que le script ne part pas totalement de zéro puisqu’il s’appuie tout de même sur les histoires déjà rédigée par Zahler. Reste le projet séduit, ses moins de deux millions de budget (on parle d’1,8 millions de dollars) attirant des acteurs comme Peter Sarsgaard (Esther, Green Lantern) et Jennifer Carpenter (la sœur de Dexter), qui ne seront finalement pas au générique. Pas bien grave puisqu’au jeu de la chaise musicale finissent par gagner Kurt Russel, Patrick Wilson (les Insidious et Conjuring), Richard Jenkins (la série Six Feet Under), Matthew Fox (World War Lol), Lili Simmons (la série Banshee) et même, dans des rôles plus courts, David Arquette et Sid Haig. Pour ce que l’on peut qualifier sans trop se tromper de Série B, c’est franchement pas mal…

 

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Paisible, la vie à Bright Hope, petite bourgade menée d’une main de fer par le shérif Franklin Hunt (Russel), homme dur et froid veillant si bien sur ses habitants qu’il n’hésite jamais à perforer une jambe au plomb lorsqu’un malfrat passe sous son épaisse moustache. Pas de pitié, pas de politesses, il en va de la sécurité de son havre de paix. Ce dont se rend bien vite compte l’assassin et voleur Purvis (Arquette), venu boire une choppe au saloon après avoir enterré des habits ensanglantés sous terre à quelques mètres de l’entrée de la ville. Ce que remarqua l’adjoint Chicory (Jenkins), poussant donc son supérieur à éclater la guibole de l’étranger et l’enfermer dans une cellule, non sans demander à la doctoresse Samantha (Lili Simmons) de venir panser sa plaie. Problème : avant d’arriver à Bright Hope, Purvis et l’un de ses acolytes (Haig) ont foulé de la santiag le cimetière sacré d’une tribu de cannibales plutôt revanchards, puisqu’ils ont suivi leur proie jusqu’au patelin de Hunt. Et les voilà qui kidnappent Purvis, la jolie Samantha et le Deputy Nick (Evan Jonigkeit de la saga X-Men) et les emmènent dans leur vallée, atteignable après deux ou trois jours peu reposants pour les montures. Evidemment, l’époux de l’infirmière, Arthur (Wilson), n’est pas franchement de bonne humeur en apprenant la nouvelle et décide, malgré son tibia cassé suite à une mauvaise chute, de partir avec Hunt, Chicory et le chasseur d’indiens Brooder (Fox). J’aime autant vous dire que ces cavaliers ne partent pas pour Disneyland… D’ailleurs, puisque nous sommes dans les confidences, évacuons d’emblée le sujet qui risque de fâcher Bone Tomahawk avec une bonne partie de son public potentiel : oui, c’est lent comme une course d’enclumes unijambistes. Lent au point que l’exposition dure tout de même près de trente minutes, lors desquelles on assiste à une longue discussion entre un Russel taiseux et un Jenkins essoufflé (autant dire que ça mitraille pas de punchlines, quoi), aux mamours de Wilson et sa promise, et enfin au pragmatisme d’un Brooder désirant une chanson dans un saloon trop calme. Certes, cette première demi-heure d’un film en comptant tout de même quatre pose déjà un pied en terres fantastique avec son introduction, nous montrant David Arquette et Sid Haig en pleine excursion dans un nouveau monde, infernal. Mais ce premier décor, Zahler ne s’y attarde guère, préférant lui laisser tous ses mystères pour partir à Bright Hope et scruter les habitudes de ses occupants.

 

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Alors oui, ça traîne un brin, mais c’est là la volonté du réalisateur/scénariste de mettre au premier plan le plus important : ses personnages. Pas la peine d’ailleurs de verser dans les tunnels de dialogues dont on ne voit jamais la fin (suivez mon regard…), quelques rares sentences déclamées entre les quatre hommes, partis sauver la femme en péril, suffisent bien à les croquer, à souligner leurs différences de caractère. Dont découlera d’ailleurs de sacrées mésententes lors du trajet, le gros du métrage : l’arrogant Brooder est ainsi incapable de s’entendre avec un Chicory moins cultivé et attaché à faire de bonnes actions, tandis qu’Arthur, rendu nerveux par la disparition de sa moitié, se frotte à un Hunt forcé de garder son sang-froid pour le bon déroulement des opérations. Malin, Mister Zahler sait fort bien qu’un bon film d’équipée a besoin de bons personnages, aux interactions crédibles. Pari gagné à ce niveau puisqu’on croit à ces échanges de politesse toute relative (les acteurs, tous excellents, aident évidemment beaucoup) et que l’on ressent le vécu des protagonistes à chaque instant. De quoi renforcer l’aspect éprouvant d’un voyage difficile physiquement (la chaleur, les animaux venimeux à surveiller, les bandits rôdant dans le désert dont il faut se protéger, la jambe en piteux état d’Arthur) mais aussi psychologiquement. Car il est inutile de se presser si nos quatre hommes veulent arriver à destination en un seul morceau et toujours avec une tête sur laquelle poser leur chapeau, voire même sans être trop épuisés puisqu’une rude bataille s’annonce. De quoi rendre fou le pauvre Arthur, forcé de trainer et ralentir tout le monde de par sa condition corporelle (cela occasionne d’ailleurs des débats chez les fans et détracteurs du film, puisqu’il est surprenant que le caractère si pratique du shérif autorise la présence d’un pareil boulet…), faisant dès lors perdre de précieux instants à tout le monde. Instants lors desquels sa femme subit on ne sait trop quoi… De la torture mentale, à laquelle est convié le spectateur, jamais omniscient puisqu’il découvrira le repaire des troglodytes en même temps que les héros. Immersion, quand tu nous tiens… C’est d’ailleurs là le principal atout de Bone Tomahawk : si l’on rentre dedans, ça ne sera pas à moitié, Zahler trouvant le juste équilibre entre la plongée dans son univers et la cinématographie. Ainsi le film est beau, bien shooté et esquive la souvent embarrassante (et sujette aux migraines) technique de la caméra posée sur une épaule secouée ; tout en laissant de côté les fatigantes envolées musicales comme le western n’en a que trop connues.

 

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Ce premier métrage se présente d’ailleurs comme silencieux : bien que musicien à ses heures, le poto Craig n’en fait pas trop, se contentant de quelques frémissements de cordes ici ou là, les tremblements des rares branches d’arbres ou le son du vent étant bien plus importants que, comme il le dit lui-même, des plages musicales souvent là pour souligner ce que l’écran montre déjà fort bien. D’ailleurs, le silence s’impose pour des héros improvisés devant tendre l’oreille pour entendre de possibles gallots approchant… ou les cris inhumains de cannibales renvoyant ceux de Deodato et Lenzi au rang de simples pique-niqueurs. (Attention, le reste de ce paragraphe sera constitué de spoilers, passez donc au suivant si vous n’avez pas encore vu le film). Que les vieux de la vieille ne me jettent pas trop vite leurs lances, nul outrage ici fait aux maîtres du gore transalpin, qui gardent toute leur puissance pour eux. N’empêche qu’en y allant moins frontalement, en ne montrant jamais trop ses habitants des collines, Zahler ne nous habitue pas à cette menace carnassière et lui laisse toute son aura néfaste, mystique. On ne saura d’ailleurs rien ou si peu de leur mode de fonctionnement, ces êtres semblant sortis d’une autre dimension restant des mystères après la séance. Et lorsqu’on les découvre, c’est soit lors de plans brefs s’alignant sur la violence des duels (ça va vite, les réflexes sont mis à rude épreuve), soit des yeux mêmes des protagonistes, dès lors forcés de voir les ultimes outrages faits à leurs compagnons. Et en la matière, ça ne blague pas, au point que l’on se sent d’ailleurs revenir aux grandes heures de l’anthropophagie romaine : corps fendu progressivement avec une machette faite d’ossements puis déchiré en deux (remember Amazonia, la jungle blanche ? Ben c’est pire ici), scalp bien douloureux avec ensuite la moumoute enfoncée dans la gorge, pied tranché en deux, mains arrachée d’un coup net,… Le contrat est bien rempli au niveau des horreurs et l’on se prend réellement à stresser pour les personnages, pas franchement épargnés dans ce massacre sous un nuage de poussière ou dans des grottes sombres où se terrent de véritables monstres… (FIN SPOILERS)

 

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La première partie prend dès lors tout son sens puisqu’elle renforce la dernière. Ce long climax, tendu et au bord du craquage comme le slip de Guy Carlier, ne serait de toute évidence pas aussi épais et puissant si l’on n’avait pas passé autant de temps dans les landes. A suer, à souffrir, à se questionner, à attendre, voire même à s’emmerder. Le calme, le côté lancinant de l’ensemble traduit ainsi la fatigue de héros toujours humains (donc mortels), leur épuisement, réduit en éclat par un final demandant soudainement que leurs réflexes, peut-être endoloris, soient mis à rude épreuve. L’adrénaline monte d’un coup, et retombe tout aussi vite, Zahler évitant tout affrontement épique et donc trop cinoche, laissant la place à l’effroi. Alors oui, Bone Tomahawk n’est pas un pilon de poulet que tout le monde aimera croquer, et il faudra s’armer de patience (récompensée mille fois, cela dit) avant de voir les promesses être tenues. Pas un film pour tout le monde, qui se mériterait presque en un sens, mais putain, quel voyage en enfer dont ne ressort aucun réel défaut. Si ce n’est éventuellement, un apaisement final pas bien nécessaire, Zahler tombant finalement dans le travers qu’il avait jusqu’ici évité, versant dans une empathie dont on se serait bien passée. Mais franchement, pour un premier essai, n’avoir que quelques secondes embarrassantes au compteur, ça promet plutôt du lourd pour la suite…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : S. Craih Zahler
  • Scénario : S. Craig Zahler
  • Production : Dallas Sonnier, Jack Heller
  • Pays: USA
  • Acteurs: Kurt Russel, Patrick Wilson, Richard Jenkins, Matthew Fox
  • Année: 2015

4 comments to Bone Tomahawk

  • Pascal GILLON  says:

    Dans mes bras ! Mon coup de coeur 2016 (avec Creed dans un autre genre…et pour d’autres raisons).
    Tu as parfaitement retranscrit ce que j’ai ressenti en voyant ce film et m’a donné envie de le revoir…Méga well done !
    Et tu as vu et aimé un western. Je suis content 😉

  • Roggy  says:

    Je viens de voir le film et… je valide totalement ton avis (et celui de Pascal). C’est vrai que c’est un peu lent au départ mais ensuite c’est très bon et on est vraiment en empathie pour ces personnages tous excellents. Et la fin fait effectivement très mal parce qu’elle tranche (sans jeu de mots) avec le reste du métrage. Une bonne surprise également pour moi.

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