Qui l’a vue Mourir ?

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Aldo Lado ou le roi de l’alpague ! C’est qu’après avoir crié Je suis Vivant ! dans les cinémas de quartier, le voilà en train de nous demander, avec son pote James Bond, Qui l’a vue Mourir ? Qui est morte, d’ailleurs ? La fille du pauvre George Lazenby, dès lors transformé en enquêteur traversant une Venise de moins en moins romantique…

 

 

 

Pour le cinéphile pas forcément très au jus concernant le genre giallesque, il n’est pas toujours aisé de s’y retrouver dans cette mare de thrillers made in Italy. C’est qu’on s’y perd un peu à force de croiser des « faux gialli mais vrais thrillers érotiques classiques » ou des « films policiers vaguement inspirés du giallo mais qui n’en sont pas tout à fait », au point que l’on finit par être surpris de tomber sur un vrai, un pur, un dur. Et Qui l’a vue Mourir ? en est définitivement un. Et un bon, en plus, trouvable sur le catalogue d’Ecstasy of Films et réalisé par un Aldo Lado passant à l’époque d’un projet à l’autre, un peu par la force des choses. Alors qu’il est pris comme assistant sur Le Dernier Tango à Paris, le projet est retardé de quelques mois par la faute de Marlon Brando, pris sur Le Parrain. Problématique ? Pour la production, sans doute, mais pas pour Lado à qui l’on propose une co-production entre l’Italie et l’Allemagne : Qui l’a vue Mourir ?, pur giallo rédigé par Massimo D’Avak et Francesco Barilli. Un duo important pour le bis seventies et transalpin, puisqu’on leur doit Le Parfum de la Dame en Noir avec Mimsy Farmer (et réalisé par Barilli) mais aussi le premier jet du classique Au Pays de l’Exorcisme d’Umberto Lenzi, qui modifiera le script de fond en comble puisque changeant un film d’homme-poisson en festin de cannibales. Mais c’est une autre histoire… Chi l’ha vista morire? tient dans tous les cas à mettre un maximum de chances de son côté et, malgré un budget bien serré du slibard, décide d’engager George Lazenby, évidemment rendu populaire pour Au Service de sa Majesté, sorti trois années auparavant. Les bonus du DVD, très intéressants, nous apprennent d’ailleurs que l’ancien 007 eut un peu de mal à s’adapter au tournage nettement moins luxueux que ce celui du Bond Movie, râlant notamment lorsqu’une grosse pluie trempa les rues de Venise, où le tournage se déroulait, et que l’unique bateau à la disposition de la production ne pouvait le ramener à son hôtel. Logique : l’embarcation devait attendre que les techniciens aient terminé de charger tout leur matos pour repartir. Une remarque cinglante de Lado plus tard, Lazenby aida au transport et ne posa plus de problèmes, devenant aussi sage qu’une Anita Strindberg (La Queue du Scorpion, Le Venin de la Peur) qu’Aldo félicite encore de nos jours pour sa docilité. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. Sauf aux yeux de Barilli, du moins, le scénariste écrivant comme un réalisateur, c’est-à-dire en fournissant un scénario extrêmement précis et visuel, et se retrouvant dès lors déçu de ne pas retrouver totalement son œuvre telle qu’elle fut sortie de ses rubans encreurs. D’ailleurs, de quoi il cause, notre divertissement du jour ?

 

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De meurtres d’enfants, braves gens, débutés en 68 dans une France enneigée, une pauvre gamine se retrouvant avec le front brisé à coups de pierre. Quatre années plus tard, c’est au tour de la roussette Roberta (Nicoletta Elmi, enfant star du bis puisque présente dans Baron Vampire, La Baie Sanglante, Emilie l’enfant des ténèbres ou encore, plus âgée, dans Démons) de boire la tasse, son corps étant retrouvé dans les canaux de Venise, où vit son sculpteur de père (Lazenby). Renouant à cette occasion avec son épouse (Strindberg), de laquelle il était séparé, le pauvre Franco Serpieri est à deux doigts de plonger dans la folie, bouffé par la rage et la culpabilité. Et puisque la police ne semble pas faire son travail correctement, Franco va jouer les détectives et retrouver le coupable lui-même, arpentant la cité des amoureux à la recherche d’une silhouette de vieille femme qui n’aimait pas les petites filles… Plutôt simple, comme pitch, voire même banal pour le genre. Dans tous les cas bien éloigné du film-concept qu’était Je suis Vivant !, giallo atypique puisque prenant place dans les souvenirs d’un homme paralysé et que tout le monde croit mort. C’était d’ailleurs là le principal attrait du métrage, qui reposait entièrement sur ce gimmick original, le reste de ce premier essai de Lado étant du reste fort médiocre, voire ennuyeux, la faute à une enquête jamais à la hauteur de ses prémices et de sa conclusion. En revenant à un récit plus simple, le poto Aldo fournit-il une bisserie plus divertissante ? Oui, bien que ce ne soit jamais grâce au script, là encore très faiblard, son investigation se perdant beaucoup trop en personnages utilitaires, juste présents pour faire avancer une enquête mal formée et surtout précipitée. Aldo s’offrant trente minutes d’exposition et Qui l’a vue Mourir ? ne durant que 90 minutes, il ne lui reste donc plus qu’une petite heure pour envoyer Lazenby dans les pattes de tous les suspects Vénitiens. Autant dire que le temps presse et que les interrogatoires seront menés à vitesse grand V, le personnage de Franco rencontrant des personnes toutes plus louches les unes que les autres à la chaîne, ne leur posant qu’une ou deux questions pour ensuite repartir en claquant la porte, furieux qu’elles n’aient rien ou si peu à lui dire. Evidemment, cela se tient de par l’identité du héros, loin d’être un flic et donc incapable de mener des interrogatoires à la Columbo ou Maigret ; reste que le spectateur venu avec l’envie d’assister à un thriller bien construit risque de tiquer devant l’aspect résolument brumeux de l’intrigue. Le déroulé des évènements échappe donc un peu au plus attentif des commissaires planté devant son téléviseur, donnant l’impression que c’est le hasard qui guide Lazenby, au flair plutôt heureux. Lado va donc vite, trop vite, et n’apporte pas assez de soin au script de Barilli, ici résumé à un carrefour où se croisent les individus glauques, parfois liés de manière très superficielle. Et vas-y qu’on découvre un lien de parenté sorti de nulle-part entre ceux-ci, ou que cette jeune demoiselle a finalement un bambin caché ! Tout cela semble un peu sorti de nulle-part, il faut bien l’admettre.

 

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Mais il faut aussi avouer que la rigueur d’écriture n’a jamais réellement fait partie des préoccupations du giallo (ni même du bis rital dans son ensemble), genre avant tout visuel. Lado l’assume d’ailleurs pleinement, avouant sans se faire prier qu’il se concentra principalement sur la caractérisation de ses possibles coupables (il est vrai tous très différents et mémorables) et que bien des scènes tournées furent le fruit d’improvisations. Aldo se baladait à Venise et trouvait un lieu très cinématographique ? Eh bien il remodelait l’intrigue pour l’y placer, à l’image de ce sombre entrepôt abandonné où se tient un jeu du chat et de la souris sans queue ni tête ! Difficile dans ces conditions de maintenir une véritable cohérence, même s’il est entendu que s’il perd bien des points question structure, Qui l’a vue Mourir ? en gagne autant au niveau pictural. Et là, c’est byzance, le futur réalisateur de La Bête tue de sang-froid offrant tout simplement du grand cinéma, utilisant ses superbes décors au mieux. Certes, elles n’apportent pas grand-chose à la narration, ces errances dans ce dépôt en ruines envahi par le brouillard ou cette rencontre avec un tireur fan de ping-pong assis devant une façade décrépie ; mais quelle ambiance elles apportent, quelle tension elles définissent ! Difficile également de ne pas sentir son cœur palpiter devant les meurtres, là encore peu novateurs puisqu’utilisant généralement la technique de la vue subjective et les habituels gros plans sur une mimine tenant un objet contondant ; d’autant qu’Aldo ne mise à aucun moment sur le gore, les tueries étant des plus chastes. Et pourtant ça fonctionne du tonnerre, tout simplement parce que le gaillard connaît son sujet (en interview dans les bonus, il révèle y être pour beaucoup dans la recette de Dario Argento !) et sait faire monter la pression, utiliser le rythme à son avantage. Lado comprend tout simplement la musicalité de pareilles scènes, en maîtrise les arrangements, utilisant chaque note à son avantage. D’ailleurs, puisque nous tombons dans les comparaisons de mélomanes, difficile de ne pas noter la bande-son imaginée par Ennio Morricone, qui parvient sans mal à rajouter une large dose de malsain à l’ensemble en misant sur des comptines enfantines aux paroles inquiétantes, toutes liées à la mort. Coincées dans les jeunes bouches de marmots jouant sur la place ou d’une petite fille chantant avec son père, ces mélodies renforcent nettement la noirceur de l’ensemble, son odeur de drame…

 

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Décidément très inspiré, Aldo parvient même à ne pas tomber dans le piège commun des Séries B dotées d’un enfant au casting, les mouflets étant neuf fois sur dix insupportables et à gifler avec une planche cloutée. Pas de ça ici, la petite Elmi étant à vrai dire craquante, naturelle et attachante. Indispensable dans pareil cas, les trente premières minutes lui étant pour ainsi dire consacrées, Lado la mettant au centre de son objectif tandis que ne cesse de tourner autour d’elle la sombre allure d’une vieille femme sombrement vêtue, ne cessant de s’approcher d’elle comme un véritable fantôme. Flippant et c’est peu de le dire, Venise se changeant dans ces instants en une citée morte, dont les pavés ne sont plus foulés que par une petite rousse à laquelle son père ne prête pas assez d’attention et un être malfaisant et rampant, attendant la première faute venue pour frapper et faucher une innocence supplémentaire. Presque dommage d’apprendre qui se cache derrière ce voile d’ébène, d’ailleurs, tant l’ensemble aurait gagné encore un peu plus de force à garder de ses mystères. Et ce quand bien même le final est franchement tendu et séduisant, voyant un corps enflammé chuter dans une ruelle ténébreuse, les flammes étant la seule et unique source de lumière à l’écran. Belle conclusion donc à un giallo imparfait (mais la plupart le sont) mais dont les scories sont vite effacées par une maîtrise technique de chaque instant (quel montage lors des attaques de la dame en noir !) et la splendeur d’une ville définitivement cinématographique. Rajoutez à cela de sacrés bonus où les intervenants n’ont pas la langue dans leur poche (Barilli n’hésite pas à dire que Lenzi fait de la merde de luxe) et vous obtenez une édition indispensable, un must-have de plus sorti des locaux d’Ecstasy of Films. Qu’ils en soient remerciés !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Aldo Lado
  • Scénario : Massimo D’Avak, Francesco Barilli
  • Production : Enzo Doria
  • Titre: Chi L’ha Vista Morire ? (Ita), Who saw her die? (USA)
  • Pays: Italie
  • Acteurs: George Lazenby, Anita Strindberg, Adolfo Celi, Nicoletta Elmi
  • Année: 1972

5 comments to Qui l’a vue Mourir ?

  • Lemmy Lemonhead  says:

    Moi qui ne suis pas un habitué du genre j’ai adoré ton intro’ très explicative qui m’évite carrément d’être perdu !
    Niveau ciné’ Italien je n’ai que quelques Bava à mon actif, et ça donne bien envie de se mettre au Giallo et Bis Italien.
    (content de lire qu’on a le même avis sur les enfants « acteurs » !)

  • Roggy  says:

    Je ne connaissais pas ce film mais ce vrai faux giallo semble mériter une petite vision 🙂

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