Le Miroir Obscène

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Lorsqu’il se regardait dans la glace, Jess Franco voyait des Howard Vernon nus ! C’est en tout cas ce que laisse imaginer le miroir à deux faces qu’est Al otro lado del espejo, nouvel exemple des déboires connues par notre auteur avec ses œuvres, aux multiples reflets…

 

 

 

On connait l’histoire : fut un temps ou peu des films du grand Jess furent proposés en une seule et unique version, la chair pelliculée née de l’esprit du petit Espagnol étant souvent tailladée et retravaillée au gré des pays, des producteurs, voire des mœurs. Pas de raisons que Le Miroir Obscène n’éclate pas en bris de verres et ne subisse pas le même traitement, d’autant que le projet était déjà mal parti dès le départ. Imaginé au lancement des années 60, le film fut laissé de côté en raison d’une censure trop féroce à l’époque, retardant donc de dix années sa véritable naissance, permise suite à l’union de producteurs espagnols et du Français Robert De Nesle, pour lequel Jesús réalisa de nombreux essais filmiques (Célestine bonne à tout faire, Plaisirs à trois, La Comtesse Perverse,…). Et bien évidemment, Le Miroir Obscène et Al Otro lado del espejo ont beau avoir partagé la même matrice et être en cela des œuvres jumelles, quelques points de beauté ou cicatrices viennent les éloigner et permettre de les distinguer très nettement. Comme on s’en doute, la sévère censure frappa en Espagne, lacérant quelques scènes jugées comme trop chaudes, tandis que l’effet inverse se produit en France. Perçu comme trop soft, le produit fini demanda une séance de reshoots à Franco, à nouveau embauché pour corser un peu le tout et renvoyer ses actrices sous la couette. Ou plutôt sur, histoire que l’on puisse mieux percevoir leurs intimités, auxquelles on en rajoute d’autres, de nouveaux inserts, cette fois pas de Franco, étant encore additionnés lors du montage… Editeur consciencieux, Artus nous propose un double DVD proposant bien évidemment les deux versions, retravaillées pour coller au plus près aux ambitions de leur auteur. Ainsi, ne sont gardées pour Le Miroir Obscène que les scènes additionnelles sorties de la caméra de Jess, les inserts provenant d’autres sources ayant été retirées telles de vilaines tumeurs. Quant à Al Otro lado del espejo, l’éditeur a proposé la version uncut, et donc la plus complète possible, contenant à nouveau toutes les scènes qui choquèrent les tendres du comité de censure. C’est néanmoins avec la version française que nous allons débuter notre voyage, vendu comme obscène, dans l’esprit de Monsieur Manera ; histoire de se mettre dans la peau d’un spectateur l’ayant découvert dans les années 70 (le film date de 73) dans son cinéma de quartier…

 

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La vie est belle pour Ana (Emma Cohen, très belle girl next door), qui vit dans une magnifique villa au jardin aux milles couleurs sur l’île de Madère, avec son père (Howard Vernon, toujours de la partie avec Franco), sa sœur Marie (Lina Romay, alors en pleine ascension) et sa vieille tante (Carmen Carbonell, La Fille de Dracula). Et comme tout lui sourit, Ana finit par rencontrer un beau jeune homme, un blond viking comme elle le souligne elle-même, venu étudier l’archéologie auprès du vieux Vernon. Et l’amourette de suivre un chemin naturel jusqu’au mariage, au grand désarroi de Marie, jeune sœur très (trop !) accrochée à son ainée. Et plutôt que d’assister aux fiançailles en tirant la tronche, elle décide de se dessaper et s’enfoncer une longue dague dans les entrailles. Désormais avec une rapière dans le nombril, elle décède alors que sa sœur courait lui montrer sa belle robe blanche, la découverte et le contraste n’en étant que plus choquants. Troublée, Ana annule son engagement envers son ex-futur époux et décide de quitter Madère, cette fois à la grande peine de son pauvre daron, qui décide de se pendre, une glauque découverte que fera la tante… La jeune femme prend par contre du bon temps de son côté, devenant une pianiste montrant ses talents aux branchés de Lisbonne et s’attirant particulièrement les faveurs du trompettiste Bill (Robert Woods, aussi dans La Comtesse Perverse, Maciste contre la Reine des Amazones, Plaisirs à Trois,…). Au point que ce dernier désire tromper son alcoolique d’épouse avec Ana, moyennement emballée par le musicien, qui lui donne tout de même rendez-vous dans un parc non loin de leur bar favori. Mais alors qu’elle joue du piano tandis que Bill patiente sur un banc, notre héroïne est envahie par le souvenir de sa sœur, qui ne cesse de lui demander de la rejoindre de l’autre côté d’un miroir où elles pourront faire l’amour… Et Ana de s’imaginer alors en train de poignarder Bill, qui périra pour de bon au même instant par un étrange hasard. Heureusement, la jolie demoiselle ne manque pas de prétendants, et c’est un jeune metteur-en-scène qui finira par en tomber dingue à son tour, avec le même résultat : un bon séjour au cimetière ! Cette fois, c’est sûr, l’esprit de Marie s’immisce en Anna et fait tout pour l’empêcher de trouver le bonheur… Un suicide raté plus tard (grâce à l’intervention de cette autre habituée de Franco qu’est Alice Arno), Anna rencontre un vieux beau en la personne de Pipo (Phillippe Lemaire), là encore un nouveau prétendant ne s’imaginant pas à quel drame il se frotte…

 

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Alain Petit classe dans son livre Jess Franco, Les Prospérités du Bis les pelloches de son réalisateur favori en trois catégories : les films de commandes, les quickies et les films de cœur. Au vu du sujet, voire du soin (relatif car quelques zooms sont un peu gauches par instants) ici apporté, nul doute que Le Miroir Obscène appartient à la dernière catégorie, que l’on tient là un film plutôt profond et psychologique. Difficile en effet de ne pas voir dans ces relations virant au massacre la culpabilité d’Ana envers sa sœur, qui se donna la mort pour échapper à la solitude, tout comme leur père peu après. Tenaillée entre ses envies sexuelles, voire de romance, et une autopunition passant par la mort de ses amants, Ana est un personnage franchement intéressant, terriblement tragique tant elle devient mortelle pour ceux qui l’entourent alors qu’elle n’est, en apparences, qu’une rose chétive. Mais gare aux épines… Louons d’ailleurs les talents d’Emma Cohen, plus que crédible dans ce rôle tenaillé entre fragilité et sexualité évidente, finalement attirée par une frangine décédée qui vient constamment frapper à la porte de son subconscient. Et généralement avec quelques ami(e)s tout aussi excités qu’elle, le spectateur attentif devinant sans mal que ce sont ces quelques séquences érotiques voyant Lina Romay batifoler avec plusieurs compagnons ou compagnes (Alice Arno se mêle bien sûr aux festivités) qui furent commandées par les distributeurs français. De plutôt jolis ajouts d’ailleurs, et pas seulement parce que Miss Romay y dévoile son affolante anatomie, le filmage, l’éclairage et l’ambiance apportant un chouïa de psychédélisme plutôt bienvenu. On préfère en tout cas ces caresses de toisons aux longues séquences musicales accompagnant la vie citadine d’Ana, qui se lance dans pas moins de 6 minutes (!!!) de musique jazzy avec les autres zikos. On sait que Jess appréciait tout particulièrement ces plages sonores, mais elles sont ici inutilement étirées et feront sans doute ronfler les réfractaires à ces mélodies (je sais de quoi je parle…). On baillera aussi quelquefois devant les longues séances de bavardages, malheureusement trop présentes dans le scénario, qui aurait gagné à moins expliquer et plus montrer… Heureusement, Franco se rattrape avec les beaux paysages de Madère, le début et la fin du métrage s’y situant. Entre temps, pas grand-chose à voir de bien exaltant, il faut bien l’admettre…

 

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Est-ce que la version espagnole, plus proche des souhaits de Franco, règle ces problèmes ? Malheureusement, le gros défaut du Miroir Obscène reste présent dans Al Otro lado del espejo : c’est longuet. Les scènes jazzy, sans doute présentes pour montrer une Ana désormais libérée du poids familial et se laissant partir via le free jazz, semblent toujours interminables, et ce montage au plus proche de l’initial rajoute même une scène de danse avec un vieux gus jovial. Une séquence qui sauta dans la version française pour faire un peu de place aux masturbations de la belle Lina, on s’en doute. D’ailleurs, c’est d’elle que viendra la plus grande surprise puisqu’elle est tout simplement absente de la version espagnole ! Eh oui, pas de Romay, pièce rapportée de la version française, dans ce pendant à la sauce spanish. Mais d’où naîtront alors les problèmes psychiques d’Ana ? De son père, tout simplement ;  vague silhouette à l’importance très limitée dans le Miroir Obscène, il est ici au centre de tout. Ainsi, il ne se pend plus parce que l’une de ses filles est décédée et l’autre partie goûter aux plaisirs de la ville mais bien parce qu’Ana était sur le point de se marier, prenant donc clairement la place de Marie (ou disons plutôt que c’était elle qui prit sa place, pour être clair). Comme de juste, toutes les scènes érotiques et oniriques sautent, laissant la place à d’autres, nettement plus sombres, laissant un Howard Vernon pendu, la langue en dehors de la bouche et l’air inquiétant, inviter sa progéniture à le rejoindre de l’autre côté du miroir. Soit dans le monde des morts, certainement pour y goûter à l’inceste… Plutôt glauque, surtout lorsque la vieille tante découvre dans la glace, nouvelle porte vers une autre dimension, une Anna nue se dirigeant vers la dépouille chancelante de son père. C’est clair, avec Al Otro Lado Jess misait sur le fantastique, ce qu’oubliera tout de même la version française, plus concentrée sur les aspects sexuels de l’intrigue. La version espagnole est donc plus élégante, plus littéraire, plus généreuse question décors et, bien sûr, plus crédible. A moins de véritablement rentrer dans son épicerie avec des envies de sexploitation, aucune raison de préférer la version hexagonale, donc…

 

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Le constat est donc sans appel : le double DVD de chez Artus s’adresse évidemment aux fans purs et durs de Franco, les autres pouvant légitimement trouver le temps un peu long lorsque cela décide de disserter sur les chambres d’hôtel miteuses, sur l’ennui ou sur le théâtre. On comprend néanmoins que l’ami Jess désirait ici donner vie à une certaine image de la jeunesse, à une envie de débauche et de liberté que les obligations familiales et la bonne tenue empêchent d’exploser. Intéressant et plutôt bien rendu à l’écran, même si l’on regrettera évidemment que Franco ait misé sur le réalisme, nous qui le préférons lorsqu’il tape dans l’éthéré.

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Jess Franco
  • Scénario : Jess Franco
  • Production : Robert De Nesle, F. Gómez Reyes,…
  • Titre: Al Otro Lado del espejo
  • Pays: Espagne
  • Acteurs: Emma Cohen, Robert Woods, Alice Arno, Howard Vernon
  • Année: 1973

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