The Devil Bat

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Bela Lugosi, il est comme François Ruffin : le patronat, il en a plein le derche ! Mais pas du genre à se contenter d’un simple documentaire pour emmerder ses chefs, il nourrit une chauve-souris aux gigavolts et l’envoie pourrir la vie de ceux dont il veut se débarrasser.

 

 

Les DVD sortis des fourneaux de RDM Editions, on les reconnaîtrait même en fermant les yeux, nos museaux de guépards suffisant bien. C’est que cet éditeur au professionnalisme douteux (pour rester poli) n’est pas du genre à cracher sur l’économie, preuve en est les odorants autocollants apposés sur les disques. Une fragrance agressive donnant presque mal au crâne après quelques minutes à avoir les narines posées dessus, un fumet collant par ailleurs plutôt bien aux graphismes minimalistes ornant les boîtiers. D’ailleurs, histoire de ne pas avoir à défoncer sa tirelire avec une masse, RDM Editions mise plus que largement sur les pelloches tombées dans le domaine public. Des Chaplin, les classiques muets de l’épouvante teutonne, les aventures sous-terraines du Fantôme de l’Opéra, les Murnau les plus cotés, le Je suis une Légende version Vincent Price, du Ed Wood, du Lugosi gratos,… Tout est bon pour RDM a condition que la monnaie rester sagement à sommeiller dans leurs poches ! Et c’est fort logiquement qu’ils finirent par se pencher sur le cas de The Devil Bat, petit budget de la PRC, pour Producers Releasing Corporation. Pas franchement un studio de la trempe de la Universal, bien au contraire, ces Messieurs étant spécialisés dans ce que l’on pourrait appeler la seconde main du cinéma. Des Séries B écrites et tournées en quelques jours, coûtant toujours moins de 100 000 dollars, misant souvent sur des genres immédiats comme l’horreur ou le western, souvent collées lors de double bill offrant deux fois plus de plaisirs cheesy, le tout à destination des cinémas les plus modestes. Et bien évidemment sans stars à l’affiche ou presque, les producteurs faisant plutôt appel à des célébrités d’autres domaines désirant s’essayer à la comédie comme des athlètes ou chanteuses, voire éventuellement à des comédiens en voie de devenir has-been. Comme Bela Lugosi, par exemple, de moins en moins embauché par la Universal, et depuis quelques années en proie à des problèmes d’argent le poussant à accepter des rôles très secondaires pour des productions plus ou moins argentées selon les cas. Autant dire que lorsqu’on lui propose The Devil Bat en 1940, l’ancien prince des ténèbres pas loin de faire la file à Pôle Emploi accepte sans se faire désirer. Et la vedette du passé d’entrer pour de bon dans ce que l’on appelle le Poverty Row, littéralement le rang de la pauvreté, appellation bien sûr péjorative servant à désigner les plus petites structures, les studios les plus microscopiques. Ceux dont la durée de vie n’excédait pas une dizaine d’années pour la plupart et dont les essais cinématographiques n’étaient pas faits pour marquer les esprits. Pour beaucoup, c’est avec La Chauve-Souris du Diable que Lugosi débute sa longue descente, qui le mènera bien évidemment devant la caméra du loufoque Ed Wood, avec entre-temps quelques autres bandes d’exploitation peu luxueuses, notamment celles de la Monogram (The Invisible Ghost, Voodoo Man, Bowery at Midnight,…). Et comme souvent, notre ami hongro-américain n’est pas venu incarner le jeune et vaillant chevalier tentant de sauver sa princesse, mais plutôt le vieux et vil sorcier tentant de maudire tout le voisinage !

 

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Tout le monde aime le Dr. Paul Carruthers (Lugosi himself). C’est pas moi qui le dit mais le panneau explicatif ouvrant The Devil Bat. Pas de bol, Carruthers n’aime pour sa part personne et compte bien le faire savoir en offrant à une chauve-souris une sacrée métamorphose. Agrandie à l’aide de l’électricité, rendue féroce grâce à un parfum corrosif pour les poils de nez (sans doute celui des skeuds RDM !), la bête pourra venger son maître, agacé que ses patrons se soient fait des couilles en or sur son dos. C’est que le zig’ est un génie de l’arôme, de ces types permettant à toutes les nénettes de sentir bon la violette, mais son art profite malheureusement plus aux autres qu’à lui-même. Inacceptable pour Carruthers, du coup résolu à envoyer sa grosse roussette dans les jugulaires de ses proies… Evidemment, après quelques meurtres commis par cet animal surgi de la nuit, les autorités veillent, tout comme le journaliste-arnaqueur Johnny Payton (Dave O’Brien, populaire à l’époque pour quelques comédies de la MGM). Arnaqueur car le gratte-papier a pour habitude de refourguer de fausses informations et de laisser son assistant-photographe trafiquer ses clichés pour renforcer ses mensongers papiers. Mais pour une fois, Payton a le nez fin et voit juste : il est en effet le seul à penser que ces drôles d’assassinats de personnalités devenues riches grâce au sent-bon pourraient être liés à l’étrange docteur… Simple comme bonjour le script de The Devil Bat, pas franchement du genre à verser dans les retournements de situation à profusion, dans la psychologie profonde ou le mystère, même léger. Preuve en est la première scène, petite organisation d’un Bela Lugosi trimballant sa fameuse chauve-souris géante (une réplique pour les plans éloignés, du stock-shot pour les gros plans !) d’une pièce à l’autre, lui rechargeant les batteries dans son laboratoire de savant taré ou lui faisant respirer le fameux parfum rendant la bête plus agressive. Une fétidité que l’on nous dit venue du Tibet et bien utile pour piéger les proies du doc’, Carruthers leur offrant le précieux fumet pour qu’elles s’en mettent sous le menton, permettant à la souris ailée de les retrouver d’un simple reniflement. Pratique, et une bonne occasion pour Lugosi de se la jouer « dark humor », disant pesamment « Goodbye… » avec un léger rictus à ceux qui le remercient sincèrement pour son parfumé présent !

 

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C’est d’ailleurs évident : le réalisateur Jean Yarbrough (She-Wolf of London, The Brute Man,…) ne se fait guère d’illusions sur la qualité du projet auquel il est désormais attaché. Sachant sans doute qu’il n’aura ni les moyens, ni le temps de réellement peaufiner le boulot et offrir des plans iconiques capables de faire monter la pression, il mise plutôt sur le rythme et des effets immédiats. Son monstre, il ne va donc pas se gêner pour le montrer, et ce quand bien-même il ressemble à un parapluie écrasé par un rouleau-compresseur lors de 90% de ses apparitions. Ainsi, le film débute à peine que la chauve-souris apparaît déjà à l’écran, trimballée comme une gousse d’ail par Lugosi, qui n’arrêtera plus de monter au grenier lui ouvrir la fenêtre pour la laisser s’échapper et partir bouffer quelques nuques. Pour les standards de 2017 menés par les productions Michael Bay, The Devil Bat est semblable à un drame chiant façon Dardenne brothers ou Woody Allen, mais pour ceux des années 40, on tient clairement une bobine dynamique. Les attaques ne tardent jamais, les 67 minutes filent comme les mélomanes d’un concert de La Fouine et même si elle aurait pu être largement plus crédible, le Monster Fan sera heureux de pouvoir admirer la bestiole sous toutes ses coutures. Plutôt bienvenu de la part Yarbrough, réalisateur au talent visiblement diversifié comme le prouvait son (chiant) She-Wolf of London nettement plus porté sur le suspense et le mystère. Il a en tout cas bien raison de ne pas laisser le spectateur souffler trop longtemps, cela pourrait lui donner l’idée d’analyser l’histoire, ce qui ne serait pas bon pour The Devil Bat, à la qualité scénaristique mince. Peu d’efforts ont été fournis en la matière dans le coin, le personnage de Carruthers en étant la preuve, ses motivations étant assez navrantes. On le sait, il voit d’un mauvais œil que ses patrons s’en foutent plein les fouilles avec son dur labeur et c’est cette injustice qu’il désire réparer, mais les dialogues finissent par nous apprendre que ceux qu’il déteste tant lui avaient proposé de partager les pourcentages avec lui. Et pour une raison obscure (on marmonne qu’il était trop occupé à faire des expériences), le scientifique a refusé l’offre, une chance qu’il semble amèrement regretter de nos jours. L’ennui, c’est que ses supérieurs ne semblent pas contraire à l’idée de lui donner ce qui lui revient : ils lui distribuent des primes, l’invitent régulièrement à leurs repas, sont tous très bienveillants avec lui et l’on devine que s’il le voulait, ils pourraient revoir les contrats. Mais rien n’y fait, le Bela a la rage et veut voir tout le monde périr sous les crocs de son animal de compagnie. Franchement, à ce niveau de je-m’en-foutisme scénaristique, ils auraient tout aussi bien pu dire qu’il avait vu (en avance de 80 ans) le Merci Patron ! de Ruffin le jour avant que c’était pareil…

 

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Sans un bon rythme de croisière, The Devil Bat avait donc toutes les chances de s’écraser la gueule contre un arbre et le mérite revient au réalisateur pour cette relative réussite. Car de toute évidence, nous ne sommes pas ici face à un classique intemporel méritant d’être visionné à chaque Halloween, une soupe aux potirons sur les genoux. On se retrouve plutôt accrochés la tête en bas en compagnie d’un B Movie acceptable et divertissant juste ce qu’il faut. Lugosi fait bien évidemment le job, notre homme fournissant toujours la même vigueur, pour les grosses prods comme les minuscules, et il est assez plaisant de le suivre faire ses préparatifs dans son vieux laboratoire, même s’ils sont extrêmement répétitifs. La RPC fut en tout cas satisfaite du résultat et des retombées puisqu’elle lança les années suivantes une fausse-suite (The Devil Bat’s Daughter) et un remake inavoué (The Flying Serpent), changeant juste la chauve-souris par un serpent volant échappé de ruines Maya. Et si les infos sont rares, le zédard Ted Moerhig, réalisateur d’un Camp Blood 666 – sans doute aussi nul à en chier des sangsues que les précédents opus de cette franchise maudite – a tourné un Revenge of the Devil Bat en 2015, soi-disant avec Lynn Lowry au casting (on la voit pas dans le trailer en tout cas !). Mais on ne se pressera pas de monter au grenier pour en vérifier la qualité…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation : Jean Yarbrough
  • Scénario : George Bricker et John T. Neville
  • Production : Jack Gallagher et Guy V. Thayer Jr.
  • Titre: La Chauve-Souris du Diable (France)
  • Pays: USA
  • Acteurs: Bela Lugosi, Dave O’Brien, Guy Usher, Suzanne Kaaren
  • Année:  1940

2 comments to The Devil Bat

  • Roggy  says:

    Une chauve-souris et une fouine, le ticket gagnant 🙂

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